6 février 2012

"AND THIS DAY WILL COME"

"Everyday I see you grow
And remember what you already know"

D'

15 octobre 2011

1H06


Et de ta cigarette une ombre s'échappe en répandant un parfum de fin de nuit. 

30 septembre 2011

Même pas mâle


Tu sais quoi, je préfère les blondes en fait. Et puis les grandes, tiens. Tes petits airs de minois effarouché, de minou perdu, de petite chose adorable, ça ne m'intéresse pas. Moi, je les veux longues, froides, hitchcockiennes. Pas besoin de tes grands rires à briser les tympans, de ta démarche mal assurée, de tes demi-sourires timides. 

Je suis mieux sans tes pupilles brillantes et leur bleu stellaire, sans tes iris grises aux stries océaniques qui fusent du néant central au blanc de tes yeux. Sans les griffures à l'encre sur tes poignets délicats et ton dos arrogant.

De toute façon je n'ai rien à faire de toi et ta conversation allumée, de tes mots mâchés et tes hésitations sur-jouées. Encore moins de ton art, ces photographies que tu as abandonnées comme on laisse un enfant sur le parvis d'un église, ce mystère qui donnerait de l'allure au moindre clochard dans la rue.  

Tu peux bien flirter avec tous les autres, les laisser te séduire, te parler, te toucher, ça ne me concerne pas. Je n'ai jamais aussi peu été attiré par quelqu'un, c'est vrai, non mais pour qui tu te prends, à m'ignorer comme ça, juste après m'avoir souri avec une douceur à désarmer un mercenaire. Ni chaud ni froid. Complètement immunisé, moi. Tu perds ton temps à ne pas le perdre avec moi. Tant pis pour toi. 

Je ne sais même pas de quelle couleur sont tes cheveux, cette masse innombrable de fils de plomb aux reflets de cuivre, un moment brun des abysses et l'autre couleur du soleil levant. 

Alors, vraiment, n'en parlons plus !

16 septembre 2011

I'm just not sure how many times you can show me you're not interested

Her Name


I imagine your smile
Before the sight hits me
Your every move gets me 

There's a glimmer in your eyes
Something of the northern skies
Auroral sun flashing across our lives

Douce torture que ses cheveux qu'elle tortille
Dans des danses manuelles et furtives
Une étincelle jaune au creux du bleu de ses yeux
Fêlure secrète de mon coeur amoureux

7 septembre 2011

YOU MIGHT THINK YOU WILL NEVER GET TIRED OF THE WORLD, BUT REST ASSURED THE WORLD WILL GROW TIRED OF YOU.

2 septembre 2011

Sincérité


Je n'aurais pas pu m'ennuyer davantage. L'inactivité cérébrale avait tranquillement transformé ce que les biologistes nomment généreusement mon "cerveau" en une sorte de soupe tiède.

Cette fille qui me plaisait ne faisait qu'émettre des signaux contraires me contrariant fortement. Je ne parvenais pas à déterminer si elle était totalement insensible à ma présence, ou simplement timide, ou peut-être déjà en couple. J'avais déjà tenté de l'inviter à sortir, de la seule manière que je connaisse (détournée et faussement désintéressée), mais elle avait refusé en prétextant une sortie prévue avec des amis. Mensonge ou vérité, je n'en saurais rien mais cela m'empêchait de lui redemander une nouvelle fois. J'étais donc coincé, par orgueil et peur de l'échec, dans une position d'attente qui m'amenait à rester derrière mon ordinateur toute une heure supplémentaire en espérant qu'au moment de partir du bureau, elle m'inviterait à aller boire un verre.

Le moment est arrivé : elle s'est levé, m'a poliment souhaité un bon weekend, et est partie en me laissant seul avec mes tergiversations qui tourneraient bientôt en désolation pure et simple.

Incapable de sortir pour oublier, je m'en retournais chez moi pour m'abrutir un peu plus devant des programmes télévisés, jusqu'à ce que le sommeil m'attrape pour me projeter dans des rêves où je serais tout aussi impuissant et passif face à cette fille. Mes fantasmes conscients sont si débridés que je m'interroge souvent sur la raison de la mièvrerie de mes rêves. Là où je pourrais saisir chaque occasion et assouvir mes envies, je me révèle exactement comme au quotidien : un garçon peureux incapable d'initiatives affectives. On pourrait "glorifier" cette pudeur en mauvaise maladie de "fleur bleue", mais la réalité est plus pathétique : mon inactivité sexuelle n'a rien d'idéaliste ou chevaleresque : elle est subie.

Le seul aspect positif de mon retour prématuré à la maison (pour un vendredi soir) était de pouvoir changer de chemise : l'alcool de ma cuite d'hier avait parfumé ma peau d'eau de sueur âcre. Je me sentais comme Michel Houellebecq, le talent en moins. 

26 août 2011

Cher journal


Sous les pavés numériques d'un pixel de côté, la plage.

Etrange impression de vivre dans un espace-temps déformé, d'être absent à moi-même. Je vis uniquement dans la perspective du futur proche. Je ressens une dépression dont le symptôme n'est pas l'inactivité mais la poursuite mécanique d'objectifs qui ne m'intéressent pas, dont le seul intérêt est de me rapprocher du but réel : l'indépendance temporelle et financière (dans cet ordre).

Il me semble que la frontière entre réalité, fiction et rêve se brouille davantage chaque jour. De plus en plus fréquemment, j'ignore d'où proviennent mes connaissances, mes souvenirs : une discussion dans la réalité du monde physique, une rencontre rêvée, un dialogue de série télévisée ? Mes différents "moi" se confondent dans une mélasse de possibles dont je ne concrétise que trop rarement le potentiel.

Sur moi, j'écris trop ou trop peu : cela demeure superficiel et léger. La folie, le génie créateur du ventre vide m'échappe par nécessité. Besoin de richesses. De nourriture. De reconnaissance. D'affection.

Je ne suis encore qu'un candidat à mon existence.

19 août 2011

éternel retour


concert de vagues, cinéma solaire, parfum garrigue et goût d'eau de mer

ôde à la jeune fille brune comme le soleil de minuit assise à côté

elle ôte ses ballerines de la pointe de ses pieds, en mangeant une mandarine les yeux à demi-fermés

j'éponge de mon front l'humidité alcaline

l'émotion

les mots

manquent un instant mais comme une brise légère ils reviennent à leur rythme

l'attraction gravitationnelle de ses yeux : ce sont probablement des mini trou noirs

ses pupilles aspirent les miennes, je force mon regard ailleurs mais les orbites roulent comme des billes dans un vortex et se fixent sur elles

en l'observant

scientifique

je l'aime

17 août 2011

You know

We
Be-
long together

9 juillet 2011

What Was I S'pposed To Do?
I (was) In Love With You...

25 juin 2011

It feels like I'm going to lose my mind

Oh, there is a house
A wonderful lover
And what do you care?
Four or five years ago
I wouldn't believe it
I wouldn't receive it
And I'll take the stiches 
You put in my head
I'll run down the ark
If you put up your head

Don't put up your borderline
Don't put up your borderline
(Sufjan Stevens)

2 juin 2011

Topos

J'aime la nuit. Pas ce que les moutons en font. Répétition égale limitation. Encore que. Sublimer par l'éternel retour ? Sont-ils des surhommes, ces garçons et filles décérébrés qui chaque samedi soir ne dansent pas, ou si peu, et uniquement lorsque leur sang vire au bleu ?

J'aime les filles. Pas toujours ce qu'elles sont. Idéalisation égale contrition. "Leur beauté ne dure qu'une saison" : mantra dont la répétition ne sauve jamais mon coeur qui s'écharpe sur leurs regards comme une main imprudente sur des coraux.

J'aime la solitude. Pas celle qui s'impose. Isolation égale aliénation. Sublime méditation dans la marche solitaire face aux silhouettes floues formant un courant autour de moi. J'épouse ma place dans le groupe qui me permet de me sentir unique. Sans eux, pas de conscience.

31 mai 2011

En nuits

Pendant que tu bradais ton corps, j'ai fait des folies de mon âme. 

Mon jour se lève et ta nuit s'achève. Tu fuis la promesse d'un renouveau ; je l'embrasse. Je l'embrase d'un regard noirci par une nuit dans les maelströms de mon subconscient déchaîné par le sommeil. Une tempête de mots s'abat sur ma feuille de papier, et où tu ne vois qu'encre séchée, je contemple des mondes. 

Du haut de mon Olympe la perplexité m'envahit à la vue de ce que tu nommes "existence". Ta vie a plus en commun avec une bactérie qu'un homme entier. Penses-tu donc que l'affaissement intellectuel généralisé fait de toi un humain normal ? Pauvre excuse. Sans création, ta présence n'est que déchet, cycle énergétique abstrait. Une larme pour ce gâchis, tout de même.

Mes chevauchées fantastiques ne créent pas de sens. Ma truculence verbale n'a pas de but. J'ai enfin compris qu'aucune réponse ne satisferait le "pourquoi", quand tant de choses subliment le "comment". La sémantique t'a mis en erreur : "être" humain... Mais nous ne sommes que "faire" ! Être est à la portée de chaque cellule vivante sur cette planète et les autres. Faire, faire nouveau, faire ensemble : tel est le véritable "être" pour l'homme. 

28 avril 2011

Accumulation des silences

Les livres contemporains sont le reflet de la vacuité de notre époque. Il n'y a plus de vies héroïques, même pas de vies romanesques, alors nous n'avons plus la force d'en inventer. 
Et cette violence qui étend son emprise, preuve irréfutable de la débilité croissante, car la violence sous toutes ses formes demeure la seule arme des faibles... 

Je ne veux pas m'occuper de quiconque, j'ai déjà tant à faire avec moi, et si chacun s'occupait davantage de lui plutôt que des autres, nous retrouverions un peu de paix. 
L'altruisme, une illusion dangereuse. 
La générosité n'existe pas, elle n'est qu'une vanité, une flatterie de nos ego morbides. Que chacun regarde en soi plutôt que chez les autres, qu'il veille à son bonheur au lieu de forcer le sien ailleurs, et nous irons tous un peu mieux. Live and let live. Contre les gouvernements, contre les règles, contre la morale qui a toujours un siècle de retard dans ses jugements et un d'avance dans ses horreurs. Humains, ôtez-vous de mon chemin. Tenez le vôtre, il est bien assez large comme cela. 

Rêve d'une vie silencieuse, éveillée, désenclavée. 

25 avril 2011

200

Il mangeait en italien devant l'Adriatique céruléenne - pluie de lumière sous les paupières, confettis de joie sur les papilles, une joue bronzée tournée vers le clocher de pierre calcaire. La chanson éternelle de l'eau roulant sur le sable jouait au rythme des grillons frottant leurs ailes séchées par le sirocco roucoulant depuis l'Afrique. 

Une perfection s'additionna à l'ensemble idyllique : longue plante aquatique au regard vert, flottant sur le chemin descendant de l'église, une main caressant le parapet de pierre protégeant du précipice. Elle vint s'asseoir auprès de lui. Il s'allongea. Au bord de ses dents elle apportait l'eau dorée des raisins fermentés, délicate ivresse marine à bord de la barque chaloupée des hanches brunes d'une hellène altière. La tête posée sur l'origine du monde, les yeux levés vers l'astre de vie, son coeur accéléra pour rejoindre celui de l'apparition séraphique.

Que pouvaient-ils se dire ? Rien qui ne rompe l'envoûtement. Des sons chuchotés, des gourmandises littéraires, souffles lents au détour du cou. Silence somptueux dont le partage dépasse toute conversation. Lyrisme de la présence immobile, mirage d'éternité, songe éveillé. Très loin dans ses yeux on pouvait voir la couleur de galaxies lointaines ; auprès d'elle l'univers devenait sien. Sans un mot elle vint cueillir un baiser sur sa bouche : mentons effleurant le nez, monde renversé, fraîcheur des langues reposées. Lorsqu'elle se releva de quelques centimètres pour lui sourire, ses dents lui parurent aussi irrésistibles que des grains de maïs à la blancheur polaire. Il aurait voulu lui mordiller pour tenter de satisfaire son envie de cette partie d'elle. Mordre ses dents, lécher sa langue, embrasser sa bouche : prélude. Renaissance du désir. Besoin impérieux de la posséder. Assouvir l'envie, en redevenir l'esclave pour quelques heures.

Il prit sa main et se leva.

18 mars 2011

Terres inconnues

A mesure que se multiplient les connaissances, l'ignorance s'accroît. Je prends davantage conscience chaque jour de mon incompréhension grandissante devant l'avalanche d'idées et de faits que l'on me présente. J'ignore un peu plus chaque fois que j'apprends. Il me semble en aller ainsi pour les relations humaines en général, amoureuses en particulier.

Je commence à percevoir les principes élémentaires d'une relation épanouissante, ou au moins non castratrice : conservation d'une liberté non négociable (de mouvement, de paroles, d'amour), rapports égaux donc conflictuels, désir physique dont la violence fondatrice se prolonge par des jeux érotiques élaborés.
Ces éléments de base résultent d'une construction intellectuelle élaborée au cours d'années d'expériences, de débats, de lectures. Ils ne s'appliquent qu'à moi tout en ayant une portée plus large, puisqu'une vérité suffisamment personnelle révèle nécessairement une règle universelle, étant entendu que nul n'est unique (les infimes différences visibles ne changent pas la matrice initiale commune, ce système nerveux au but simple : survivre à son environnement).

Or je suis dans l'incapacité de mettre en pratique ce que ces années d'échecs sentimentaux et de solitude ont révélé, car s'il existe des millions de femmes dont le corps m'inspire, je n'en ai rencontré qu'une poignée dont l'intellect et le caractère permettent d'envisager ce type de relation. Ainsi, je suis restreint à une masturbation aussi littérale que figurée sur ce fantasme de rapport élargissant le champ des possibles au lieu de le restreindre, comme tout couple "institutionnel".

Comme beaucoup, j'ai commencé ma vie amoureuse dans un jardin d'éden insouciant. Possession et jalousie m'étaient des concepts étrangers : lus, vus, entendus mais non intériorisés. Une infidélité me fit croquer la pomme du savoir. Pour bénigne et banale qu'elle soit, cette expérience m'a transformé en pulvérisant les bases naïves de mes conceptions amoureuses. "J'avais 20 ans, et je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie". Chassé du jardin, j'ai du devenir un individu au regard amer et méfiant.

Quelques années et relations plus loin, je finis par comprendre qu'il n'existe pas de preuve d'amour suffisante pour taire les doutes, tuer la jalousie et la peur de la trahison une fois que l'on en a subi le choc. Et par une adaptation darwinienne dont l'inexorabilité ne m'apparaît qu'aujourd'hui, je suis devenu adepte du secret et de la vie libre au sein du couple. Pas un libertin - je ne recommande pas de faire des tromperies un style de vie, encore que le concept même me semble erroné, puisque j'admets désormais qu'on puisse aimer plusieurs personnes à la fois, et que même les "dérapages" sans lendemains constituent une soupape de sécurité augmentant la longévité du couple, à condition qu'ils soient vécus librement (c'est-à-dire sans culpabilité) et dans le sanctuaire du secret (c'est-à-dire à distance des risques de blessure narcissique de l'autre).

A partir de là, ma réflexion théorique progresse sans appui pratique. Ce nouveau segment de ma pensée, loin d'être le dernier, provient d'un célibat prolongé. Observant avec détachement le chaos immobile des couples institutionnels, ces morts lentes qui tentent de se donner des apparences joyeuses ou sérieuses pour cacher la misère intellectuelle de deux êtres dont le but ultime est de regarder la télévision ensemble ou de s'offrir un soutien moral lors du dîner familial du dimanche, et la souffrance ou au moins la gêne de mes amis intelligents subissant leur couple, je suis parvenu à la conclusion que le modèle relationnel établi ne crée que des frustrations contre une part infime (et illusoire) de sécurité ou stabilité, synonymes déprimants.

Aujourd'hui, je crois au désir physique (sa brutalité, son urgence, son inexorabilité), ainsi qu'aux bienfaits temporaire de sa réalisation, même s'il est finalement "sans issue" (Gainsbourg). Pour celui-ci, des millions de femmes correspondent à mes critères, je l'ai dit. Mais pour dépasser la chair et entrer dans une relation susceptible d'apporter une dimension supplémentaire à l'existence plutôt que d'en détruire d'autres, il me faut simultanément séduire le type adapté de femme et dépasser mes anciens automatismes.

Il est évidemment aisé de prôner la vie indépendante à deux dans le confort de son célibat, délié des chaînes de la passion. Comment garder sa raison une fois que frappe "l'amour" et ses délires obsessionnels de possession et d'adhésion totale ? Il devient dans ces moments impossible, pour moi en tout cas, d'agir librement et de concevoir que l'autre en fasse de même. Facile de réclamer les amours multiples pour soi, beaucoup moins de les accepter pour l'autre. Que j'ai envie d'autres femmes, que j'en tombe parfois amoureux, que ma vie soit indépendante et un tant soi peu secrète : OUI ! Que ma "légitime" le fasse : NON ! 

La force destructrice de la jalousie est proportionnelle à l'ego. Il la décuple (c'est en substance le mot de Camus sur les ruptures, "après moi, le déluge", on voudrait ne jamais être remplacé dans le coeur de ceux que l'on a aimé, même lorsque l'on ne les aime plus). Et mon ego sur-dimensionné ne fait que couvrir un certain manque de confiance, ce qui produit une possessivité amoureuse d'une négativité rare. Car si je me trouve le plus intéressant, intelligent, mystérieux et attirant homme du monde, le danger de blessure narcissique est immense. MOI ?! Elle ose me tromper ? Elle peut me tromper ?! Je peux ne pas lui suffire ? Le monstre se réveille : ce que l'on accepte de soi, ce principe simple d'un amour non exclusif et néanmoins sincère, on ne peut le supporter de l'autre. Nous voulons être uniques, irremplaçables, et laisser des amoureuses inconsolables au coeur lacéré de cicatrices éternelles. Au moins le temps que nous les oubliions.

Ainsi, parvenir à construire une relation amoureuse non exclusive, au même titre que nos amitiés, relève de la gageure. Cela requiert une capacité d'empathie, une intelligence supérieure, et de puissantes passions (quels qu'en soient les domaines) permettant d'abandonner son vieux soi engoncé dans les bienséances sociales. Il faut réussir à s'affranchir et vouloir libérer sa partenaire. Vouloir son bonheur sincèrement, c'est-à-dire sans nous si c'est nécessaire. Alors seulement peut-elle devenir l'Autre, bien qu'avoir une "officielle" ne soit pas sans doute pas indispensable - mais nous ne pouvons jeter d'un seul coup toutes les conventions.

Les seules carences affectives dont je souffre découlent d'automatismes et schémas de pensée anciens. La validation de mon ego trouve de nombreux terrains fertiles hors du plaisir charnel. Pourtant je continue à chercher un amour idéal, et l'on comprend désormais le sens de cet adjectif, loin des niaiseries adolescentes. Une éducation culturelle indélébile, raffinée de raisonnements plus récents, m'incite à vouloir une amie attirante aux fantasmes infinis et au caractère assez fort pour me tenir sur mes gardes sans créer de nouvelles blessures narcissiques. Une femme capable de m'aimer, quoi que ce concept signifie ("pied-à-terre" sentimental, le port où l'on rentre toujours après ses voyages), et de faire taire en moi les démons de la possession, calmer les affres de la jalousie. Une muse et une maîtresse, farouchement libre mais tendrement attachée par un fil d'acier extensible, aussi admirative de moi que critique, dont je sois impressionné voir intimidé par l'esprit.

Je décris une relation aux extrêmes qui s'équilibrent, concept naïf et simpliste trahissant l'absence d'expérimentations significatives, de mises à l'épreuve. Et jusqu'à présent, je n'ai connu d'unions libres que blessantes, déséquilibrées. Même (et surtout) les mythiques Sartre et Beauvoir, Musset et Sand, Sollers et Julia, Dutronc et Hardy. Ces relations paraissent nourries des sacrifices successifs de chaque individu.

Certes, ces exemples datent d'une époque où la libération des moeurs (à défaut de la "révolution sexuelle" tant fantasmée) n'avait pas encore "égaliser" les relations homme-femme. Depuis la fin des années 60, le changement sociétal radical mettant au même niveau les deux sexes (légalement, puis progressivement dans les mentalités, et bientôt dans les faits) a bouleversé nos personnalités, donc nos relations. Les hommes se sentent menacés, les femmes sous-considérées, et la mésentente qui en résulte n'a rendu personne heureux pour l'instant. La confusion des genres offre un surcroît d'inquiétudes et de possibilités d'être dégradé socialement et affectivement. Nous marchons dans la bonne direction, mais la terre promise est loin - les générations suivantes en bénéficieront, pas nous.

Ainsi, trouver un équilibre entre deux forces équivalentes (comme le sont les couples mythiques mentionnés) aujourd'hui pourrait sembler plus réalisable puisque la société entière reconnaît officiellement cette égalité. Mettre en place une relation épanouissante entre deux individus cherchant à ouvrir leurs horizons et atteindre le bonheur devrait être, aurait du être plus simple car socialement accepté.

Mais les grands équilibres officialisés ne sont pas acceptés et intériorisés par tout le monde ; l'application de l'égalité n'est que de surface (lorsqu'elle existe), et la tension générée par les apparences modernes frottant les fondations arriérées de nos mentalités (aussi bien masculines-dominatrices que féminines-résignées) détruit tous les couples inconscients de ces enjeux.

Moralement, nous sommes passés de millénaires d'asservissement (dans un sens ou l'autre) à une guerre larvée mais réelle entre les sexes luttant pour les mêmes attributs de pouvoir. Dans ces conditions, l'équilibre précaire pouvant s'établir entre deux amants de "calibre" équivalent est explosé par les canons retentissants aux avants-postes du combat générationnel, dans les tranchées du mouvement social, où se dessinent les futurs modèles de société. Pour reprendre l'expression de Gibson, considérons que le futur est déjà présent, mais qu'il est simplement mal réparti. Les nouveaux équilibres homme-femme, les nouveaux couples, ont déjà existé et existent en ce moment, mais uniquement par la force et la lucidité d'individus exceptionnels pouvant dépasser les contraintes imposées par la meute. Ils exercent une créativité morale qui permettront un jour d'annuler les motifs traditionnels de souffrance amoureuse, et plus largement de déclin intellectuel. La souffrance n'est pas le seul chemin vers la découverte de vérités personnelles.

Ces pionniers montrent la voie vers une vie riche, ouverte, infinie - c'est-à-dire en perpétuel renouveau. Ai-je le génie d'un pionnier ? Savoir parler d'une idée ne prédispose pas à sa mise en pratique. Il faut réaliser qu'il y a une grande différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin. 
Et le gouffre entre penser et agir est à la mesure de mon ignorance exponentielle face aux connaissances qui s'accumulent.

3 mars 2011

ALL THAT IS NOT

And if you can still send shivers down my spine
Though there's nothing in your eye
Ever meant for me
Anymore

Then I'm past insanity and self-pity white lies
My blood boils up until it dries
All my love and energy
Forever

Pixels replacing cells
Hits for soft strokes
Lovers intertwine
Amidst command lines

1 mars 2011

Cantique éthylique

Ce que j'aime dans l'attraction amoureuse ivre, c'est l'étrange attention aux détails qu'elle provoque. D'ordinaire, j'observe les femmes comme la plupart des hommes : visage, seins ou fesses selon l'angle, jambes, cheveux, yeux. Caractéristiques basiques, quantifiables, définissables.
Mais l'alcool ouvre de nouvelles perspectives. Evidemment, des hommes plus raffinés (poètes) y accèdent sobre, mais chez moi c'est l'ambre glacé qui délie mon imagination ; progressivement, je deviens attentif à de nouveaux détails physiques ou comportementaux : façon de tortiller une mèche de cheveux, couleur et reflets d'un vernis à ongle, impression en creux d'une bretelle dentelée de soutien-gorge, avant-bras élégamment élancé, épaules au grain de satin, et j'en passe.

Soudain, les jolies filles deviennent uniques, et du même coup plus nombreuses. Par les critères esthétiques traditionnels, une femme se juge en quelques regards. Catégorisée, envisagée, analysée, l'affaire prend entre 4 et 30 secondes, même pour les plus époustouflantes qui nous arracheront un soupir. Dépasser ces critères, c'est ouvrir les portes d'un casting planétaire.

Parallèlement, l'alcool ralentit la perception du temps. Une manière de tourner sa paille dans un verre devient un spectacle fascinant auquel nous consacrons des minutes entières, ce qui paraît donc être des heures. Jamais n'avait-on rien vu d'aussi poétique, émouvant, bouleversant, excitant. On en écrit des odes illisibles sur son carnet rouge ou son téléphone mobile. Est-ce une illusion, ou percerions-nous enfin les couches de maquillage, vêtements, attitudes, pour atteindre l'essence profonde et sincère d'un être qui ne se sait pas observé ?

Car comme en physique quantique, si l'élément observé ressent le regard, son comportement change. La fille devient gênée, elle perd la grâce de ce mouvement anodin destiné à nul autre qu'elle. Le charme est rompu. Elle cherche à présent à plaire ou éviter le regard, en tout cas elle a remis son armure et réagit à nos attitudes. Nous ne la verrons plus que pour ses mensurations, défauts et qualités habituelles. Déjà, elle se place en rapport à nous - que ce soit anti ou pro, on n'existe en société qu'en réaction aux autres.

Au cours de la nuit, ce phénomène se répète aussi souvent que les conditions sont réunies. On rêve à des vies entières passées auprès de fées éphémères que l'on vient de découvrir pour qu'elles s'évaporent aussitôt, fragiles bulles de savon éclatant contre le rugueux réel.

Parfois, dans de rares cas, on trouve une de ces chimères à jeun, sans avoir besoin d'être poète ou fin observateur. Tétanisé par l'instant de grâce, on ne peut qu'admirer le rayon de soleil  avant qu'un nuage l'éclipse. La belle s'évade et nous laisse prisonnier de son regard vague. On y repensera au hasard d'éclairs sensoriels aussi envoûtants que ces rêves dont l'émotion nous retient dans les limbes tout le jour suivant. Une fois sur mille, cette fille appartient à notre quotidien, amie, collègue, vendeuse... Elle distille les moments magiques suspendus à la faveur des accalmies passagères, et nous mourrons pour un de ses cils battants.

Une fois sur un million, nous pénétrons son monde, ou plutôt elles nous tolèrent dans le sien. Entre mille réveils, baisers, gestes quotidiens répétitifs et désenchantés, il y aura quelques instants de lumière pendant lesquels nous aurons l'impression de quitter la relation réelle, de suspendre le temps, et d'observer de loin cette amoureuse inconnue comme on regarde une distante étoile. Souvent, elle n'en saura rien, nous tirant même quelques fois de notre rêverie, attendrie devant ce chéri tête en l'air. Jamais nous ne saurons lui expliquer  précisément ce qu'elle provoque à son insu, et le chemin parcouru pour revenir auprès d'elle. 

Peut-être est-ce parce qu'elle ne tient qu'une place infime de déclencheur dans ces processus, et qu'aucun de nos sentiments n'existent en dehors de nous. Les neurones qui enclenchent ces sensations lui sont pré-existants, elle ne fait qu'agiter le magma quantique des possibilités jusqu'à l'alignement gagnant qui ouvre la serrure. Et malgré ceci, cette connaissance que le ressenti vit et existe uniquement en nous, dépourvu de cause extérieure, trouver puis être avec cet personne-clé qui ouvre les vannes des rêveries éveillées relève du miracle. Car le langage le plus abouti n'est rien sans interlocuteur pour le comprendre, et la poésie amoureuse que l'on porte en soi ne s'exprimera jamais sans la muse qui l'invoque.


22 février 2011

YOU LOOK LIKE KEREN ANN
(YOU LOOK LIKE ALL THE PRETTY GIRLS I SEE)

15 février 2011

Respirations cylindriques

Le soleil file à travers un carreau cassé dans la salle obscure. Des particules lévitent dans le rayon, une colonne bancale à la consistance de l’air. Le sol poisseux m’a gardé dans une position semblable à ces silhouettes découpées à la craie blanche dans les films de Leslie Nielsen, et dans un effort inquiétant je me rétablis sur le dos. Je lève ma main vers le trait de lumière et regarde la peau jusqu’à distinguer chaque minuscule crevasse, que l’on croit creusées par le temps mais qui sont des manifestations de la réalité d’une matière composée de vide plus que de solide. Là où notre perception erronée perçoit de la matière, la science physique décrit le vide des atomes qui la composent.

Les chaises renversées autour de moi et le murmure des frigos suggèrent respectivement une fête récente et une activité régulière. Je suis dans un pub. L’obscurité ne parvient pas à dissimuler qu’il s’agit du mien. Une banderole gît à mes pieds, je l’amène devant mes yeux plissés : « Happy 40th, Lenny ! ». Je n’ai donc pas rêvé, je viens d’avoir vingt ans pour la deuxième fois.

Dehors l’été nous offre sa première journée potable. Les rues de Shoreditch sentent le vomi et la pisse comme n’importe quel samedi matin. Douce familiarité des rues enfoncées parcourues deux fois : ivre et sobre. Trois, en comptant la première rencontre. Tous les lieux que l’on connaît par coeur ont au moins deux visages, celui rassurant et connu de nos souvenirs quotidiens, et celui flou du premier instant passé en sa présence. On retrouve très peu de notre chambre dans le souvenir de sa visite initiale. Ce n’était qu’un cube, quatre murs barrant l’horizon ; cela devient une extension de notre vie, un espace mental autant que réel. Il en va ainsi de chaque lieu que nous fréquentons régulièrement. Ce matin, les deux couches de souvenirs se superposent derrière mes yeux captant le présent. Mon cœur s’emballe sur Curtain Road comme lors de mon premier passage, avec une Lucy aux cheveux noirs. Mes sensations sont brouillées aux abords d’une place où je passe tous les jours, cet Hoxton square où j’avais pris LA cuite de ma jeune existence. Je crois voir Gareth au coin de Shoreditch High Street et New Inn Yard comme lorsque nous habitions ensemble. Il s’approche, j’ai presque l’impression qu’il va me parler.
-     Lenn-ayyy ! Super fête hier soir mec.
-     Ah putain c’est toi !
-     Ben, oui. Tu as bu tant que ça ?
-     Je me suis réveillé par terre au Dragon’s.
-    Ouais, on n’a pas trouvé de couverture ou de matelas, et tu n’étais pas très coopératif.
-     Pas grave.
-     Tu m’as l’air bizarre, birthday boy. Viens par là.

Nous faisons la queue au Breakfast Club, le seul endroit décent pour manger un full english à 15H45, heure plutôt acceptable pour commencer sa matinée après une lourde à mon âge. Gareth porte un blouson au cuir gris tant il est usé, sur un t-shirt blanc à l’hygiène discutable. Sa paire de jean’s, la même depuis 1977, s’arrête 5 centimètres au-dessus de ses brogues marrons. Un putain de romanichel briton.

Mes yeux se baladent sur l’assistance proprette de ce rade où de jeunes city boys promènent leurs bourgeoises en quête d’authenticité, et s’arrêtent sur une blonde lavasse, regard mauvais. Elle fixe en retour, sans animosité. Une inflexion du sourcil gauche dénote un début d’intérêt, mais je réalise rapidement à sa mise en marche vers moi qu’elle m’a reconnu malgré la couche de crasse et mes cheveux de trois jours.
-     Qu’est-ce que vous foutez ici ?
-     Ah, une admiratrice !
-     Ça vous a pas arrangé de vous barrer on dirait.
-     On ne peut pas tous être aussi naturellement élégants que toi, princesse.
-     C’est vrai ce qu’on dit ? Vous avez racheté le Dragon & Bells ?
-     Pourquoi, tu veux ramener tes copines ?
-     Ça vous va pas de jouer au vieux dégueulasse.
-     Eh, doucement, je viens d’avoir 20 ans. OK, pour la deuxième fois.
-     Sacré rigolo.
-     Bon, sérieusement, tu veux quoi ?
-     Voir de mes propres yeux la déchéance du grand Leonard Remer.
-     Tu as vu : maintenant va propager la bonne parole.

Gareth me faisait de grands signes, assis à une table au fond du restaurant. J’ai laissé l’agresseur par surprise pendant qu’elle cherchait une réplique. Une fois assis, Gareth a fait mine de ne rien avoir vu à la scène, encore qu’il pouvait totalement rater ce genre d’altercations, perdu dans un brouillard d’idées et d’éther. La serveuse est venue noter nos plats en penchant consciencieusement la tête vers son calepin ; je sentais que cette journée allait être longue.
-     Qu’est-ce que tu as fait ?
-     Rien, elle voulait probablement impressionner ses potes, je l’ai envoyé chier.
-     Hein ?
-     Ben la fille, là.
-     Qui ? Peu importe. Je voulais dire : qu’est-ce que tu as fait pendant ces 6 mois ?
-     Rien de passionnant.
-     Enfin il a bien du se passer quelque chose ! Tu disparais 6 mois…
-     Tu sais très bien pourquoi je suis parti.
-     Oui mais pas pourquoi tu es revenu, et puis tu reviens pour ouvrir un pub, personne te reconnaît, ou presque, ta famille m’appelle pour demander où tu habites.
-     Tu leur as dit ?
-     Non, mais tu devrais. Et appelle ton frère. Tu lui dois au moins ça.
-     Ouais. Je suppose.
-     Alors, tu as fait quoi pendant ce temps ?
-     J’ai voyagé. Enfin pendant un temps, j’en ai vite eu marre. Je me suis posé dans un petit village en Inde, au bord de l’océan. J’ai vécu comme un prince pour un centième de mon salaire ici.
-     Pendant tout ce temps ?
-     À peu près.
-     Et il s’est passé quoi le mois dernier ?
-     Rien. J’ai commencé à m’ennuyer alors je suis parti.
-     Pourquoi revenir si c’est pour te cacher dans un bar ?
-     Londres me manquait.
-     Les gens ne t’ont pas oublié, tu sais.
-     J’ai cru comprendre, ouais.
-     Cela dit, tu as rendu service à ton frère, ils ont pu tout te mettre sur le dos et sauver ce qu’ils pouvaient.
-     J’imagine.
-     Tu l’as vraiment fait ?
-     J’ai pas envie d’en parler. C’est pour ça que j’ai acheté le Dragon’s, tu te souviens ? Fini le parti. Ma seule responsabilité, c’est de servir des pintes, et encore seulement aux clients qui me reviennent.

*****

Il me restait quelques heures avant d’ouvrir le pub. J’ai pris le long de Grand Union Canal pour aller voir les freaks à Camden Town, ceux de Shoreditch m’étant déjà devenu trop familiers. La masse touristique des nine-to-fivers en visite au zoo diluait le pouvoir d’émerveillement des anime girls aux bras de junkies steampunk, des groupes d’ados à mohawk fluorescents, des robots humanoïdes sortant de Cyberdog avec des sacs remplis de pistolets en plastiques tirant des rafales sonores insupportables. Les attroupements formés par les jeunes filles sages se tirant le portrait au côté d’un de ces freaks, pour le poster instantanément sur leur profil Internet et montrer leur « coolitude », créaient quelques embouteillages. Bientôt, les lois implacables de la mécaniques des fluides, qui régissent les flots humains autant que ceux des rivières, transformaient ces ralentissements en masse informe impossible à bouger. Pris d’une de ces crises qui avaient failli empêcher ma précédente carrière, je m’extirpais de la foule en entrant dans une boutique déserte.

À première vue, l’échoppe aurait du être aussi bondée que ses voisines : livres de magie noire, gris-gris de sorcière, chaudrons fumant, tout semblait faire pour plaire à la clientèle alternative (ou s’imaginant telle) du marché. Pourtant quelque chose dans l’atmosphère devait agir en repoussoir de suiveurs de tendance. Je ne suis pas superstitieux, mais je n’aurais pas voulu recevoir un sort ; je m’apprêtais à sortir lorsqu’une voix surgit de l’arrière-boutique, m’informant qu’elle serait à ma disposition dans un instant. La voix était rauque sans être dénuée de douceur, suffisamment pour me clouer sur place et attendre selon son désir. Je feuilletais négligemment une bible satanique, elle vint me trouver.
-     Savez-vous de quoi parle ce livre ?
-     De rites destinés à faire apparaître Lucifer, je suppose ?
-     Ah, les clichés ont la vie dure… D’abord, Lucifer n’est pas Satan. Avez-vous appris le latin, M. Remer ?
-     Et moi qui espérais être un cancre anonyme…
-     Voyez-vous, étymologiquement, Lucifer est « le porteur de lumière » ; il est le dieu romain du savoir, celui qui apporte la connaissance aux hommes. Son assimilation au diable n’est que l’invention tardive de l’église catholique.
-     Je ne regrette pas d’avoir été un mauvais chrétien.
-     Quant à la bible satanique de LaVey, elle est une célébration du potentiel de l’homme, un manuel l’encourageant à se prendre en main individuellement, sans attendre un hypothétique salut post mortem. LaVey nous dit en résumé de faire le bien pour nous-même, par pour un dieu qui prouve chaque jour son absence, ou en tout cas son indifférence à nos petites affaires.
-     C’est un individualiste, en quelque sorte ?
-     Parfaitement. Ainsi qu’un athée, évidemment.
-     Il m’aura fallu attendre 40 ans pour découvrir que j’étais sataniste !
-     Les choses ne sont jamais telles que l’on croit de prime abord, vous devez être bien placé pour le savoir.
-     J’imagine que cette philosophie explique l’absence suspicieuse de mépris dans votre regard ?
-     Tout à fait. Je ne me permettrais pas de vous juger sans connaître vos motivations, ou même si vous l’avez tout simplement fait.
-     Et si j’avouais tout ?
-     Alors je vous donnerais encore le bénéfice du doute sur vos raisons, qui pourraient justifier vos actes.
-     Vous faites une sorcière très iconoclaste. Je veux dire, avec vos cheveux blonds, vos piercings et votre foi en l’humanité.
-     Et pourtant…
-     Pourtant ?
-     Avez-vous vu le monde dehors ?
-     Oui. Et ?
-     En voyant ma boutique, et le marché où elle se situe, pensez-vous qu’elle devrait être si déserte ?
-     Je suppose que…
-     N’est-ce pas la première chose que vous vous êtes dit en y rentrant ?
-     Comment…
-     Détendez-vous, M. Remer, c’est de la psychologie de base, pas de la sorcellerie !
-     Ah…
-     En revanche, la fréquentation de la boutique, ça… Je préfère ne rien dévoiler.
-     Vous êtes vraiment quelque chose, vous !
-     Je ne vous le fais pas dire.
-     C’est un compliment, hein, ne le prenez pas mal.
-     Aucun risque. Mais tout de même, pour être sûr, vous devriez acheter ce livre.

Il aurait été malpoli de ne pas répondre à cette injonction souriante. En sortant du magasin, le flot s’était résorbé et j’ai pu feuilleter ma nouvelle bible. Au chapitre 6 du Livre de Lucifer, intitulé « Sexe Satanique », je lus 11 numéros, signé Anita, avec un pentagramme représentant le premier A.

*****

J’avais voulu l’argent car je pensais que c’était la seule possibilité de liberté dans notre monde. Puis j’avais voulu le pouvoir pour changer ce fait. À présent, je ne voulais que du temps. Ce que certains nommaient fuite, j’appelais : se confronter à la réalité. Il m’apparaissait clairement maintenant que la véritable fuite, sprint effréné aussi essoufflant que possible pour éviter les questions, était le travail. Carrière, objectifs, possessions : la société occidentale organise soigneusement le temps pour qu’il ne soit jamais libre. Et aussi accompli qu’il soit, un membre de l’élite demeure l’esclave d’une tâche harassante : le maintien d’une structure sociale garantissant ses privilèges. Faire partie d’une élite nécessite d’imposer une représentation du monde à ses semblables, et ce faisant, de leur faire aimer une position qui n’a pour objectif que la stabilité sociale.

J’avais cru imposer la liberté en conquérant le pouvoir par la tyrannie ordinaire, avant de réaliser qu’aucune forme d’émancipation ne me sauverait de mes propres automatismes, de mon plan de construction biologique destiné à asservir le monde à mes désirs. À défaut d’être un sauveur, je refusais d’être un maître-esclave. Peut-être ces crises de conscience avaient influencé les décisions qui ont mené à ma sortie ; peut-être avais-je simplement envie d’arrêter sans en avoir le courage.

Ce que j’aime en Anita, et dans toutes les femmes, ce n’est pas elle-même. Le plaisir qu’elle m’apporte est égoïste, comme tout plaisir : en la voyant, j’oublie mon existence et ne vit que pour son regard. Un instant, une heure, un jour, mes questions cessent de me concerner et se focalisent sur elle. Il n’y a aucun altruisme ou curiosité à cela, car le produit essentiel de ce sentiment demeure une absence du soi et de ses interrogations qui ne bénéficie qu’à soi-même. Et ces pensées « pour l’autre » qui se télescopent comme autant de débris célestes ne créent du bonheur que pour moi.

Mais nos regrets ne s’effacent qu’un temps, et la passion, aussi soudaine que suspicieuse, pour un prochain dont ne nous pourrons jamais connaître rien qui ne soit déjà commun à nous, ne constitue pas une réponse durable.

Malgré toutes les Anita de passage, j’ai fini par admettre qu’une erreur qu’on ne voudrait pas réparer n’en est pas une. Ce que le collectif désigne comme une faute, dont il exige pénitence, mais que l’individu assume sans ressentir de culpabilité, n’est-ce pas là une injustice ? Il aurait été plus simple d’accepter le lynchage public, de paraître faire amende honorable, pour mes amis, ma famille, mes collègues. Cela avait été la couleuvre de trop.



A suivre... (ou pas)