28 août 2006

Sans commentaires

« Rien de moins naturel que l’estime de soi. Ou que l’amour pour ce que ça vaut. »
Elle était plutôt sûre d’elle. Sincèrement, je ne pouvais pas la contredire. Y a qu’à voir les beaufs, les bœufs, les brutes. Les zigouillés de la cervelle, les amputés du ciboulot, les tâches, les tâcherons et les diminués cérébraux qui nous pourrissent la vie à la moindre occasion. Tout rassemblement excédant trois personnes est fatal. Les champions parviennent même à être casse-couilles à deux. Bref, l’abruti, est-il besoin de l’expliquer une fois de plus, est un petit être tout chétif à l’intérieur. C’est pour ça qu’il agite ses gros bras, qu’il brasse de l’air avec son claque-merde et qu’il s’agite pour remplir l’espace autour de lui (de préférence une surface assez vaste, stade, salle de concert, supermarché). Tout ça pour prouver qu’il existe, pour extérioriser ce vide dans sa grosse tête, parce que trou béant est terrifiant et qu’il vaut mieux l’imposer aux autres que le supporter seul.

Le benêt, le demeuré, en résumé le lourd, s’apparente de prime abord à l’animal, mais je ne crois pas à la pertinence de cette vision. Un animal n’est pas limité ; un animal réagit « bêtement » (ces réflexes acquis suite à des milliers d’évolutions successives pour s’adapter à l’environnement sont tout sauf stupides), sans intention de nuire ou d’emmerder ses congénères. Il n’a pas le choix, c’est tout. C’est un être d’instinct, par opposition à l’espèce supposée intelligente. L’être humain lourd demeure impardonnable.

23 août 2006

"Ouaip, mon général"

«Comme quoi les mots, hein les mots, les mots ça dit rien, mots dits, vous êtes maudits»

Le général n’était pas content. Il fallait le comprendre, le pauvre homme bégayait tout seul depuis 14 ans dans un hospice ensoleillé du mouroir à vieux (la Côte d’Azur).

« me foutre en asile de vieux, mais franchement, tu m’as regardé petit ? enfin c’est pas une fin ça, on n’a pas idée, un homme comme moi, oh c’est pas vrai »

Je savais pas quoi lui dire au général. Il avait sans doute raison, si ce n’est que lorsqu’on pisse dans son falsard quatre fois par jour faut pas s’étonner de plus être invité dans la famille.

« une génération de plus perdue dans le siphon, je vous regarde tourbillonner au fond de ma baignoire, parasites »

Il avait ses phases, papi. Oh, un vieux parmi d’autres. C’est un peu comme les bébés : ils se ressemblent tous. C’est curieux, on passe sa vie à essayer de se départir de la ressemblance de l’enfance pour finir tous identiques. Une démonstration de plus de la vanité de nos efforts, de l’inutilité de notre quête.

« je veux qu’on me foute la paix maintenant mon garçon, tu comprends ça toi, hein ? je t’ai pas connu beaucoup mais je te ressemblais pas mal quand j’avais ton âge »

Oui mon petit vieux, je comprends. Si on doit faire un léger bilan, je comprends un peu trop d’ailleurs. A force de jouer les ténébreux solitaires, j’en avais vu passer des amis. Généralement, je les voyais de dos. Ils partaient.

« de toute façon, on est seuls jusqu’au bout, faut pas croire que ça change avec l’âge, oh non »

Cet espoir-là de toute façon, je l’avais brûlé en même temps que les lettres d’amour de ma première déception. Je n’en doutais pas, la fin serait lugubre, chaotique, mais prévisible. Avec une paire de Ray-Ban sur les yeux. Frondeur et arrogant. Mes derniers mots ne seront pas plus tendres que les premiers.

14 août 2006

Esprit es-tu là?

Trois heures du matin dans la tête d’un trentenaire bourré : le vide. Vacuité explosée d’une vie inutile, réactions en chaîne pour chaîne en or sur chemise ouverte. Dans le cœur pur d’un arrangement de violons se trouve la négation absolue de l’existence des bœufs humains. Ils sont justes un peu plus vieux, on les voit bien avant cela, tout autour de nous. Comment être cohérent dans une existence qui apporte à la fois la finesse et le raffinement des mots et mélodies de Serge Gainsbourg, époque « Percussions », et l’ignorance crasse de pantins pathétiques condamnés à sortir jusqu’à leur mort dans des endroits aux relents d’agonie intellectuelle et de cigares d’apparat ?

Les heurts de la fumée de cigarette cabossent mon esprit attristé. Je devrais contacter Charlie Kaufmann pour écrire un scénario qui s’appellerait « Inadaptation ». Assez intelligent pour réprouver les comportements bestiaux, pas suffisamment pour ne pas se laisser atteindre. Assez intéressant pour garder un temps l’attention une fois découvert, pas assez pour parler avec sa famille ou avoir des amis plus de quelques mois. Assez sociable pour avoir envie de connaître d’autres personnes, pas assez pour rendre ce désir concret.

Quelque part au fond d’un piano-bar gît l’espoir « d’être à la hauteur ». Non, je ne cite pas Marc Lévy – quelle attaque facile. Là où la bêtise l’a emporté sur la lucidité, là où la fierté a laissé place à l’amertume, là où le beauf a vaincu l’auto-proclamé intellectuel (je n’assume pas ce titre que je me décerne ; on ne peut pas toujours être cohérent dans ce monde, voir paragraphe précédent), là j’ai renoncé une fois de plus à un morceau de moi. Sur le carreau, un bout de chair sanguinolente. Dans un regard, une cicatrice à ajouter aux stries de l’iris irisé. Sous une peau frissonnante, les battements de cœur fébriles des certitudes ébranlées. Prendre conscience du basculement possible, à portée de main, peur intangible accrochée à mes rêves. L’esprit est parti en voyage, laissant ses conséquences dans l’urgence. Banale histoire de fantômes d'une jeunesse disparue dans les volutes et les vomis d'années entières irréfléchies.

Cessons de brosser le tableau noir,
la craie indélébile gâche mes efforts volubiles.

8 août 2006

Nietzsche - "Le séducteur involontaire" (in Le Gai Savoir)

Pour passer le temps, il a lancé une parole en l'air,
Et pourtant, à cause d'elle, une femme est tombée

5 août 2006

Après tout

Après tout, porter des dreads de 70 centimètres de long et servir dans un bar branché de la capitale est aussi une forme de réussite sociale. Complètement dans la coolitude, tu dis franchement fuck au système et à la société capitaliste en servant des cocktails à 9€, je trouve. Après tout même les gens qui n’ont pas de goût ont le droit de connaître les singles des artistes majeurs de cette fin de siècle (quelle fâcheuse habitude, je ne me fais pas à l’idée que le siècle débute ; j’aurais préféré m’inscrire dans une fin que dans un début. Cela aurait eu le mérite d’être cohérent). Après tout pourquoi seules les belles filles auraient le droit de se mettre à moitié à poil pour aller danser en boîte de nuit ? Les grosses moches également y ont droit. Après tout, on peut très bien écrire un texte sans profondeur en écoutant Evolution de Gil Scott Heron. Les choses ne changent pas en écoutant la révolution spirituelle de Gil, pourtant la magie opère. Après tout on peut toujours laisser des commentaires sur le blog d’un génie en imaginant que cela nous associe d’une manière ou d’une autre à lui. Ça vaut toujours le coup d’essayer.

27 juillet 2006

PIERRE

Je me vois bien comme Pierre, traînant ma grande carcasse dans l’agence, pouvant compter sur mes lourdes chaussures italiennes (la qualité du cuir) pour faire un maximum de bruit sur la moquette usée. La plupart du temps, j’en foutrais pas une ramée ; parfois, je donnerai un coup de main sur un dossier. J’aurais des horaires aléatoires, je prendrais des pauses déjeuner interminables, je ferais la gueule à tout le monde sauf au petit stagiaire qui me regarde avec admiration parce qu’il aimerait être à ma place. Malgré ça, les gens sauraient deviner inexplicablement que je suis un type bien.

La journée passerait assez vite dans l’ensemble, de pauses clopes en expédition au sous-sol pour discuter avec les pigistes (un bon directeur doit avoir des relations de franche camaraderie avec les petits employés, mais uniquement ceux qui ne dépendent pas directement de lui, ne serait-ce parce qu’ils sont moins chiants que les cadres d’opérette). Assez régulièrement, j’irais prendre un verre d’eau ; et le temps de le boire, il y aurait déjà 10 bonnes minutes de passées.

Lorsque je m’ennuierais vraiment trop, je me rendrais dans les bureaux de mes subalternes angoissés. Je passerais la porte en imposant ma présence avec un sourire charmeur mais ferme. Je leur mettrais la pression en les rassurant sur mon appréciation de leur bon boulot (un directeur doit savoir engueuler puis rassurer ses ouailles comme une mère avec ses enfants ; d’autant plus si c’est un homme).

Je ne porterais que des t-shirts et des jeans au-dessus de mes pompes à 1000 euros. Lors de mes rendez-vous clients, si rares soient-ils, je serais ainsi ravi de pouvoir ressortir ce costume sur-mesure acheté le mois d’avant (un bon directeur a la classe, mais il ne rabaisse pas ses employés en les éblouissant tous les jours).

Quand je serais grand, je serais Pierre (un bon directeur n’en fout pas une mais c’est parce qu’il est très fort ; et seul les très grands peuvent reconnaître ce genre de talent).

13 juillet 2006

"Demandez conseil à votre pharmacien"


Je fais de l’apnée en salle de bain. La tête plongée dans ma baignoire, je saisis une nouvelle poignée de glaçons dans le seau à côté de moi. Foutus effets secondaires. J’ai l’impression que ma tête va exploser, un peu comme lors de l’utilisation d’un vasodilatateur célèbre. Ne voyant aucun gonflement suspect, j’ai préféré ne pas alerter la garde nationale et le comité international du respect de l’éthique médicale, d’où ma posture actuelle. Agenouillé sur le carrelage froid et dur (comment puis-je avoir mal aux genoux si jeune ?), les mains appuyées sur l’acryl renforcé blanc, je prends calmement ma respiration avant de remettre mon visage dans l’eau glacée. Pour l’instant, l’effet calmant tarde à arriver. Mais je ne perds pas espoir.

« La rumba est la danse afro-cubaine la plus ancienne ». Pour que cette phrase me vienne naturellement à l’esprit, deux possibilités : ou je regarde trop de documentaires sur France 5, ou mon sang a simplement décidé de pratiquer cette danse ancestrale sous la peau de mon visage. L’eau glacée du bain et le feu de la canicule ; rien de tel que le contraste pour penser aux tropiques quand on se brûle par le froid. Comme dirait ma mère : « c’est bien fait ». La prochaine fois, je regarderai la notice et j’éviterai de mélanger les médicaments. "Demandez conseil à votre pharmacien" qu'ils disaient...Pas con.

11 juillet 2006

un début possible

Et je lui ai dit, oh, tu sais quoi ? j’ai vraiment pas envie de t’en parler, parce que de toute façon tu seras avec lui d’ici là, et tous tes discours ne serviront pas à grand-chose à ce moment-là, si ? et elle s’est énervée, comme elle le fait toujours quand j’ai raison, et en l’occurrence elle savait très bien que deux mois c’était long et que les occasions seraient nombreuses, fêtes, fêtes, fêtes de noël, fêtes de fin d’année, fêtes de retour, fêtes de rentrée, et toutes ces conneries, et alors je me suis dit que c’était vraiment inutile d’essayer de lui expliquer quoi que ce soit, puisque chacun devait faire ses propres erreurs pour en apprendre un peu plus, j’avais fait les miennes, je savais à quoi m’en tenir, ce qu’on pouvait raisonnablement espérer et ce qui paraissait franchement incongru.

Elle m’a dévisagé pendant un moment qui a paru durer une seconde mais qui était plus proche d’une minute, puis a ramassé ses affaires et s’en est allée. Je suis resté seul dans le salon déserté, les lumières tamisées et le vin débouché inutilement. Je ne savais pas exactement pourquoi je m’acharnais avec elle ; peut-être de la paresse, peut-être pas. Je ne la connaissais pas depuis si longtemps que cela, et à vrai dire je me foutais pas mal de ce qui pouvait se passer entre elle et son « mec » / « ex » / « je ne sais quoi ». Après avoir entendu quelque chose comme un millier de discours du type : « c’est fini mais je ne sais pas où j’en suis », je m’estimais un peu compétent en la matière, et, ma foi, celles qui ne voulaient pas de mes conseils pouvaient très bien ramasser leurs affaires et s’en aller.

Les jours s’écoulaient avec une rapidité effrayante ; j’ai repris du fromage. Alexandre m’a demandé ce qui n’allait pas : « tempus fugit ». Sourire concerné : « mais sinon, ça va ? » Je lui retournais la question, le faisait parler quelques minutes, mais il ne s’est pas laissé embarquer bien longtemps. A force de choisir des amis attentifs, je me retrouvais à raconter ma vie trois fois par jour car je ne savais pas mentir.
- Comment s’appelle-t-elle ?
- Dis-moi, Alex, comment se fait-il que dix ans après nos vingt ans nous en soyons encore là ? À discuter filles sur une terrasse de café, surtout à savoir que si quelque chose cloche c’est probablement à cause d’une femme ? Je veux dire, le cadre a changé, c’est sûr, c’est un début, on est plus à l’Up, on est au Flore, très bien, mais à part ça ? Elles ont servi à quoi ces dix années si je suis encore là, déballant mes histoires foirées ou foireuses, et toi toujours stable et heureux et épanoui ? Je ne suis pas jaloux, tu le sais, du moins pas de manière négative. Bien sûr je t’envie, mais je suis heureux pour toi. Qu’y a-t-il au juste qui ne va pas chez moi ?

En réalité je pose la question en connaissant parfaitement la réponse. Voilà pourquoi Alex baisse les yeux au moment où je lui demande. Déjà parce qu’il a une petite part de responsabilité dans cette histoire, ensuite parce que ce n’est jamais agréable de répéter cinq ans après le même prénom pour expliquer tant de déboires. Et puis, ce prénom, on en avait un peu marre en plus. On l’aurait même banni de toute conversation si ce brave Alex n’avait pas eu le bon goût d’épouser une fille ayant le même. Le monde est-il petit ou juste mal fait ?

De transitions ratées en reconversions catastrophiques, ma vie avait connu les heurts et déboires les plus classiques depuis mon « Waterloo » sentimental (ou était-ce Austerlitz, l’histoire n’est pas trop mon fort). Une de plus une de moins, aurait-on pu dire. Oui, mais précisément non. J’étais fatigué des essais condamnés d’avance avec des filles aussi effrayées que moi et décidément résolues à ne pas se donner une chance de réussir. « Sex & The City » et autres niaiseries avaient à mon sens fait d’irréparables dégâts sur toute une génération de jeunes femmes – ou plutôt de filles, je l’admets.

7 juillet 2006

ce n'est pas la dolce vita

Tous les soirs sans fin
Je traînais sur ma Vespa
Dans mon gilet de satin
C’était la Dolce Vita

Ma vie tourne sur elle-même comme une boucle vide de chanson électronique. Un sample sans âme qui aspire la réflexion, empêche toute avancée. Elle tourne tellement que je creuse le sol, je creuse jusqu’à m’enfoncer bien profond. Je prends les clés de ma voiture sur le petit meuble de l’entrée, et je pars chercher dehors ce que je ne trouve pas chez moi.

Les pièges se profilent toujours trop tard pour reculer. Dès que le mot arrive sur la langue, le mécanisme s’enclenche et ne relâche plus son étreinte jusqu’à l’hématémèse. D’un regard neutre l’esprit construit une histoire sans fin. Abondance d’un vocabulaire absolu : jamais, toujours, premier, dernier. Faut-il sans cesse oublier le passé, faire semblant de n’avoir rien connu ?

Je regardais ses yeux à m’en fatiguer la rétine ; je cherchais à percer la barrière bleue pour faire couler cet océan de passion. J’aurais voulu être une poussière pour naître de ses cils et mourir d’une caresse de sa main. J’aurais préféré ne jamais exister à son niveau, pour ne pas avoir à être trahi, pour ne pas avoir à la décevoir. Son prénom enchante mes rêves glacés, je transpire d’effroi lorsqu’elle cesse de se serrer contre moi. J’oublie ma vie quand elle m’efface de sa mémoire.

4 juillet 2006

Départ

Le froid s’abat sur les visages. Il durcit les regards. Les dernières feuilles de l’automne viennent s’échouer sur le sol humide. Le long des avenues, les voitures éclairent des passants absorbés. Marchant depuis la place de l’Opéra, un homme consulte sa montre, puis son téléphone portable. Il se rend à la gare. Dans quelques heures, il sera de retour dans sa ville de naissance.

Arrivé à la première bouche de métro, il entrouvre sa veste pour chercher son ticket. Son regard croise celui d’un vampire aux traits creusés, le dos légèrement voûté. Celui-ci se déplace en flottant, de l’acier dans les yeux. Absorbés par un halo d’obscurité, ses globes dévorent la lumière. Il remplace la foule l’espace d’un battement de cils. Puis Hugo réalise qu’il observe son reflet dans un miroir depuis trente secondes. Décidément, il est temps d’aller dormir au creux d’une épaule.

Son chemin rejoint celui de la station principale de la ville. Dans le tumulte des torrents humains, un sentiment d’anonymat lui glace le sang. Chez lui au cœur de cet absurde cohue, il se laisse envahir par l’absence de caractères exceptionnels. Des gens sans histoires. Heureux de partir en vacances, d’abandonner une routine pour une autre. Aucun ne s’interroge sur le sens de sa vie, ou tout bonnement sur la satisfaction réelle d’avancer ainsi dans le temps. En même temps, voici sans doute ce qui tient les régimes démocratiques en place. Si le peuple commençait à « se poser des questions »… On aurait simplement une révolution.

Hugo s’installe au fond de son siège, côté couloir. Il dispose à présent de 3 heures avant d’arriver à destination. C’est plus qu’il n’en faut pour parcourir ses 5 dernières années.

28 juin 2006

Too much Bret

- Avec combien de garçons tu as couché ?
- Euh…
- Tu as réfléchi, c’est mauvais signe.
- Quoi ?
- Je dis : c’est mauvais signe.
- Comment ça ?
- Comment ça ? Et bien il se trouve que je cherche une fille qui ait eu un nombre de partenaires défini. Si tu réfléchis, c’est que tu as couché avec trop de garçons sans importance, et ça ne me plaît pas.
- Non, pas tant que ça.
- Bien sûr. Ça doit être pour ça que tu ne peux pas me répondre sans compter sur tes doigts.
- T’es vraiment un salaud.
- Oh, tu sais, j’essaie simplement de me mettre au niveau de mes interlocuteurs.
- Très drôle.
- Non, pas vraiment. Si tu crois que ça m’amuse de savoir que la moitié de la ville t’est passé dessus.
- Ce n’est pas le cas.
- Ça revient un peu au même pour moi.
- C’est que tu es malade.
- Probablement ; cela dit, pour te comporter comme tu l’as fait, c’est apparemment une caractéristique que l’on a en commun.

Toutes mes conversations finissent par un « va te faire foutre, Hugo » en ce moment. Je ne pense pas le chercher pourtant. A croire que se conformer à ses valeurs fait de soi une espèce de monstre. On me demande de ne pas juger en même temps qu’on m’expose un point de vue dégueulasse. Un bien vilain mot, mais qui figure dans le dictionnaire. C’est qu’il doit être indispensable pour définir certaines personnes.

22 juin 2006

Flashing Lights (by Phil)

parfois il disparaît... et revient...
normal
on clignote tous
ce qui est moins drôle, c'est quand ça s'arrête
une étoile de moins dans le ciel...
...tout le monde s'en fout,
personne les compte...

21 juin 2006

"Here Comes The Sun King"

« À toi vont les mots les plus beaux »

Je t’élirai reine de beauté, mais mon amour n’a rien de démocratique. Bien plus intransigeante est sa portée. Je veux réparer les blessures dans nos cœurs jumelés. Essuyer sur tes joues les larmes du passé, effacer tes tendresses déçues. Je m’assieds et le soleil avec moi. Ensemble, nous parlons de toi. Il me raconte ta naissance, sa joie d’avoir été là. Il me dit que ton pays est l’un de ses préférés, qu’il n’aurait pas pu te manquer. Devenu un peu rouge, il me parle de ton visage ; de la façon dont il brille pour que tu sois encore plus jolie. L’astre s’embrase et transforme le ciel tandis qu’il m’explique comment il prolongeait son séjour chez toi de quelques minutes certains soirs, juste pour pouvoir t’observer encore un peu. Tes journées à courir ton immense univers de petite fille, cette sueur naissante sur le front. Les épopées incroyables sur des chevaux si fiers de te porter. La tête qui sillonne la forêt, les épaules moites de chaleur tropicale. Ton sourire. Il m’explique ses larmes lors de ton départ pour cet autre endroit. Comment il a refusé de se montrer pendant des jours entiers, sans que personne ne comprenne pourquoi. Ses soupirs de dépit créaient tous les nuages qu’il fallait pour le dissimuler. Puis les gens se sont vraiment inquiétés, alors il s’est montré à nouveau. Bientôt, il t’avait retrouvé dans ta nouvelle maison. Jamais le Sud n’avait autant brillé : la sécheresse a pointé le bout de son nez. Peu importe, le soleil ne pouvait pas se passer de toi. Chaque jour l’aurore s’avançait, chaque soir le crépuscule s’attardait.

Enfin l’heure vint pour lui de disparaître. Ses rayons allaient caresser d’autres visages ailleurs : le soleil n’est pas fidèle stricto sensu, juste sincère. Luxe que lui seul peut se permettre, même si tant d’autres croient pouvoir l’imiter.

Quelques pas le long de la corniche pour une dernière inspiration, et je rentre chez moi. Arrivé devant l’immeuble imposant, je compose le code d’entrée. Une fois dans l’ascenseur, je me souviens avoir laissé mes clubs sur le toit. Je me glisse donc dans la lucarne du dernier étage pour grimper là-haut. Après ma période d’arrêt habituelle devant le spectacle saisissant, je prends mon fer numéro 7 et une poignée de balles en mousse. Je vise la mer, tant pis si elle est trop loin. Il me semble voir toutes les balles disparaître en elle. Et là-bas, sur la colline, je peux presque distinguer ton visage, comme dans une publicité. Je visualise ton image superposée sur les arbres millénaires, ton portrait s’affiche en 400 par 300. Soudain, c’en est trop, le ciel s’arrange pour devenir orange, Belle & Sebastian chante un texte hallucinant sur un renard dans la neige. Je me demande s’ils prennent de la drogue ou si j’écoute de la poésie, tout simplement. Sans doute un peu des deux. J’ai appris tout ce que je sais par la musique ou la littérature. Je suis une sorte d’usurpateur de sentiments. Je me demande parfois quelle part de moi participe à mes amours, et quelle part de roman il y a.

Quelques gamins poussent la balle sur le terrain de foot en bas. Leurs rires et leurs chamailleries me parviennent dans un accès de bons sentiments. C’est un peu dégoulinant, pourtant j’apprécie toujours le cliché lorsqu’il sait arriver à point. Tout est question de moment.

La phrase de la semaine, par mon ami Phil

"Tout chez lui était à sa place, à commencer par le cœur, et il ne le savait pas."

Une fin sans sel

Lorsqu’une voix rauque donne envie de tout savoir d’une personne, que les notes s’accordent aux aléas de la pensée. Dans un moment suspendu, j’aspire l’air frais et humide. Je goûte les notes acres de la pluie récente, une chanson de Cat Power dans les écouteurs. Mes pas sont lents et légers, comme cette nuit qui s’avance. Je jette un œil à ma montre, pas d’affolement. Je croise les gens sans les voir, perdu dans la contemplation des mélodies souveraines de Chan Marshall. Enveloppé dans le son, je suis frappé par des évidences variées. Plus tôt, j’ai reçu un message de Claire me disant de ne pas l’attendre ce soir. Elle ne rentrerait pas, ni ce soir, ni les autres. Je pouvais comprendre qu’il n’y ait nul besoin d’expliquer : l’amour s’évanouit, c’est ainsi.

Alors j’ai traîné ma frimousse déconfite dehors. La nuit tombante, une éventuelle fête à quelques pas de chez moi, ingrédients suffisants pour surnager au milieu du cauchemar.

En arrivant dans l’appartement quasi désert, j’ai surpris une curieuse cérémonie sur le balcon. Un jeune homme en sous-pull noir portait un toast. Autour de lui, tels des apôtres, cinq personnes, garçons et filles. Il a levé son verre « au bonheur des amours disparues ». Et là, au milieu de cette fête morne, tandis que les lumières oranges des tubes d’acier éclairaient les yeux des filles et les dents des garçons souriants, j’ai vu un frère. Sublime enfant assoiffé d’absolu, sage centenaire détaché des passions. De son verre brillaient les reflets du vin aux bulles profanes. De ses yeux brillaient les idées épurées d’un prince de l’esthétisme.

Pari sur rien (mise en Seine)

L’avantage avec les villes polluées, c’est que personne ne se risque à étendre son linge au balcon. Ça permet d’éviter un aspect négligé des plus regrettables. Les journées taillent leur chemin au burin. C’est douloureux et tout sauf insouciant. Les heures ne coulent pas, elles avancent péniblement, comme un brise-glace sur des minutes gelées. A Paris, les avenues donnent l’impression d’être praticables, ce qui explique mes courbatures et ma démarche claudicante. Je passe mes journées à me frayer des passages entre des milliers de pantins pressés. Conséquence logique : je marche encore plus vite qu’eux pour avoir une raison apparente d’être ici.

Un rien angoissé par l’absence cruelle de justification de ma présence ici, je crains à tout moment d’être démasqué par les actifs fictifs. Moi je suis un vrai actif : la vie ne me passe pas devant sans laisser d’impressions. Je parle du sens littéral, naturellement ; les détails insignifiants me marquent et m’habitent pendant des nuits entières. Tel visage enfoui au creux d’une épaule, telle fleur accrochée au rebord d’un immeuble en rénovation. Perdu dans les temporalités vacantes d’une réflexion fertile fonctionnant aussi efficacement qu’on opérateur booléen, je n’envisage plus de retour. Cet espace clos m’a happé, refermant ses portes symboliques sur mon cœur vagabond. A mon corps défendant…

« Ne te fais pas d’illusions, elles ne se réaliseront pas ! ». Avachi contre le mur d’une grande enseigne, un corps sénile m’assène cette acerbe révélation. Je tente un instant d’éclaircir le mystère de l’apparition morbide, avant de réaliser que cet homme et moi ne sommes pas si éloignés finalement ; ou seulement de quelques années. Nous sommes séparés par une poignée de choix déterminants, par des décisions aussi dérisoires que définitives, qui nous engage sans prévenir.